Pèlerinages et lieux saints partagés

23 octobre 2017

 

Affiche LSP BDÀ l’occasion du lancement de l’exposition Lieux saints partagés, le 24 octobre, au Palais de la porte dorée, LaïCités dévoile un grand article consacré aux pèlerinages et à ces lieux saints.

Le Palais de la porte dorée offre aux lecteurs de LaïCités une réduction sur les visites guidées (7 euros au lieu de 10) aux dates suivantes :

  • le vendredi 27 octobre à 15h,
  • le samedi 28 octobre à 11h,
  • le dimanche 29 octobre à 15h,
  • le mercredi 1er novembre à 11h,
  • le 31 décembre à 11h.

Pour en profiter, il suffit de réserver votre visite à l’adresse reservation@palais-portedoree.fr en mentionnant le code « Laïcités ».

 


Les pèlerinages

 

Loin d’être tombés en désuétude, les lieux de pèlerinages font le plein depuis le sanctuaire de Lourdes, dans le sud-ouest de la France, jusqu’à La Mecque, en passant par la synagogue de la Ghriba sur l’île de Djerba en Tunisie. Qui sont les pèlerins aujourd’hui ? Les pèlerinages sont-ils systématiquement religieux ?

 

Les pèlerinages, ce sont d’abord des chiffres qui témoignent d’un fort engouement : 3 000 visiteurs sur deux jours dans la petite synagogue de la Ghriba, à Djerba, en Tunisie ; 100 000 moines bouddhistes qui font l’aumône à Pathum Thani, en Thaïlande ; entre 2 et 3 millions de fidèles musulmans à La Mecque pour la fin du ramadan ; 5 millions de catholiques au sanctuaire Notre-Dame de Lourdes ; entre 15 et 20 millions à celui de Notre-Dame de Guadalupe au Mexique ; jusqu’à 70 millions d’hindous aux bords du Gange.

 

Quelles sont les caractéristiques d’un pèlerinage ?

Un pèlerinage est un phénomène « quasi-universel, puisqu’on le retrouve dans la plupart des sociétés humaines, qui consiste en un déplacement vers un lieu considéré comme sacré, dans un système culturel donné » indique Manoël Pénicaud, anthropologue, chargé de recherche au CNRS (IDEMEC) et l’un des commissaires de l’exposition « Lieux saints partagés » (MuCEM, Musée du Bardo, Musée national de l’Histoire de l’Immigration en octobre 2017). Un pèlerinage peut prendre place sur un site naturel, comme une grotte, à partir du moment où cet endroit est le « lieu d’un événement mythique ou la sépulture d’un saint personnage. Les centres de pèlerinage peuvent prendre plusieurs formes et sont censés recéler une forme de “magnétisme spirituel” selon l’expression de l’anthropologue britannique James Preston, attirant des fidèles à certaines dates ou toute l’année ».

Le temps est également un facteur important souligne Manoël Pénicaud : « Destination d’une pratique extra-ordinaire, de tels lieux “saints” se distinguent en outre des lieux de culte (synagogue, église, mosquée) qui sont eux dédiés à la pratique religieuse régulière dans le temps ordinaire. Le temps du pèlerinage implique une rupture, une sortie du temps quotidien. On devient métaphoriquement “étranger”, ce que traduit l’étymologie latine peregrinus. »

 

Comment un lieu devient-il un lieu de pèlerinage ?

« La longévité et l’importance d’un lieu saint dépendent souvent d’un événement miraculeux ou mythique qui va attirer des foules, indique Manoël Pénicaud. Citons par exemple les apparitions mariales à Notre-Dame de Fatima au Portugal en 1917 ou beaucoup plus récemment celles de Medjugorje en Bosnie-Herzégovine depuis 1981. La plupart du temps, l’impulsion vient de la vox populi : les riverains sont convaincus par la dimension miraculaire ou surnaturelle. L’institution religieuse cherche ensuite à encadrer, récupérer ou limiter d’éventuels débordements : les lieux de pèlerinage constituent souvent des espaces-temps potentiellement contestataires contre l’ordre établi. L’Église catholique a donc toujours cherché à contrôler ces chemins, ces fêtes et ces foules », analyse l’anthropologue.

Pour valider l’authenticité d’une apparition par exemple, l’Église catholique fait preuve d’une grande prudence et mène une enquête approfondie qui peut durer des années. Les critères sur lesquels elle s’appuie dépendent des époques et du contexte. L’historien Philippe Martin résume ainsi l’attitude de cette institution : « Elle prend en compte les vérités de la foi mais sait comprendre les attentes des croyants. Sa position se situe en permanence entre deux gouffres : nier le miracle, ce qui peut désespérer les pèlerins et remettre en cause la possibilité pour Dieu d’intervenir dans ce monde ; accueillir tous les faits merveilleux, ce qui aurait pour effet de favoriser les superstitions et la naïveté. Entre ces deux écueils, la voie moyenne est difficile à trouver. »

Chez les protestants, dont les fondateurs Luther et Calvin sont radicalement opposés au culte des saints et des reliques, une forme de pèlerinage du souvenir s’est pourtant mis en place au début du XXe siècle dans le département du Gard. Le mas familial Soubeyran, à Mialet, contenait des objets de Pierre Laporte, chef protestant (camisard) du XVIIe siècle, surnommé Rolland. Une Bible, des armes, mais aussi une cachette secrète, y témoignent de la vie clandestine menée par nombre des protestants après la révocation de l’Édit de Nantes en 1685. La Société de l’Histoire du Protestantisme Français a acquis cette demeure en 1880 et l’a transformée en musée, actuel Musée du Désert, où elle tient des Assemblées générales. Ces Assemblées ont rapidement attiré nombre de visiteurs, le lieu s’est peu à peu transformé en une sorte de pèlerinage du souvenir.

 

Que viennent chercher les pèlerins ?

Les motivations de ceux qui se rendent vers un lieu sacré sont diverses comme le montre l’historien Philippe Martin dans son ouvrage Pèlerins (CNRS Éditions, 2015) : dévotion, tradition, joie d’être en groupe, demande à formuler auprès d’un saint, expiation des péchés, volonté de rompre avec le monde ou encore moyen de gagner de l’argent – jusqu’au XVIIIe siècle, les plus riches demandaient à des professionnels d’effectuer des pèlerinages pour eux. L’anthropologue Manoël Pénicaud note que « l’étude du fait pèlerin démontre que les attentes des gens sont globalement communes et partagées, par-delà les appartenances religieuses. En général, il s’agit de demandes de guérison, de fécondité, de bonheur ou de protection, c’est à dire autant de considérations pragmatiques et “intra-mondaines” (ici-bas). Mais la dimension eschatologique (liée à la fin des temps) et donc “extra-mondaine” (au-delà) est aussi présente, même si moins concrète et palpable. L’habitus pèlerin se transforme et s’adapte sans cesse aux contextes concernés. »

Le spécialiste souligne un regain d’intérêt pour certains pèlerinages, comme celui de Saint-Jacques-de-Compostelle où se mélangent croyants et adeptes de randonnée : « Qui ne connaît pas un proche qui est parti – ou qui le souhaite – sur ces chemins ? Mais ces démarches ont changé de forme et la pratique est devenue très libre : inutile de croire que l’on marche vers les reliques de Saint-Jacques censées être en Galice. Ce qui domine, c’est l’expérience de la marche, d’un effort qu’on ne vit plus au quotidien, de sortir de la routine et d’éprouver autrement l’espace, la nature et le rapport à soi. La dimension introspective – spirituelle pour d’autres – demeure constitutive : le déplacement de soi conduit au dépassement de soi ». Et le chercheur d’analyser : « on voudrait parfois distinguer la figure du pèlerin de celle du touriste. Mais de nombreuses études anthropologiques montrent que la frontière est beaucoup plus poreuse que l’on se plaît à croire. Les deux types de démarche se confondent souvent, sachant qu’un “touriste” dans un sanctuaire peut se comporter avec dévotion pendant quelques instants, de la même façon qu’un “pèlerin” pourra se photographier en “selfie” comme un touriste ! Les choses sont donc beaucoup plus imbriquées que des catégories toutes faites ». Le spécialiste note par ailleurs que les pèlerins « absorbent spontanément les nouvelles technologies, de même que les moyens de transport. Il y a d’ailleurs un prisme christiano-centré qui définit le pèlerinage par la marche. Cela n’est pas une caractéristique intrinsèque ; en effet, un grand nombre de pèlerinages, petits ou grands, s’effectuent par train, automobile ou avion. Il suffit de penser à La Mecque où plus personne ne se rend en caravanes comme jadis. »

Existe-t-il des pèlerinages laïques ?

La réponse est oui pour Franck Frégosi, professeur à Sciences-Po Aix et directeur de recherches au CNRS, qui se rend régulièrement à la « montée au Mur des Fédérés » au cimetière du Père Lachaise, à Paris. Chaque année début mai, le Grand Orient de France (GODF) organise un cortège de francs-maçons qui viennent rendre hommage aux « martyrs » de la Commune de Paris. « C’est aussi l’occasion de célébrer un idéal émancipateur, laïque, républicain et de montrer que la franc-maçonnerie perpétue ces idéaux de la Commune », analyse Franck Frégosi. En quoi s’agit-il d’un pèlerinage laïque ? Cet évènement « présente de fortes analogies avec les mobilisations religieuses, bien qu’il soit sans commune mesure en terme démographique. Le cortège est organisé dans un ordre bien précis, les participants arborent les bannières de loges. Les différentes haltes pour rendre hommage à des personnalités, comme le caricaturiste Tignous, l’une des victimes des terroristes à Charlie Hebdo en janvier 2015, font penser aux stations des “chemins de croix” catholiques. Certes, aucune foi n’est revendiquée, il n’y a pas de signes de dévotion, mais il existe de fortes convergences, comme les chants entre deux haltes. On y entend souvent l’Internationale, mais aussi Le Temps des cerises, fortement lié à la Commune de Paris, ou encore le chant des marais, emblématique de la Résistance », explique-t-il. À l’origine, cette procession annuelle visait à rendre hommage aux Communards fusillés qui n’avaient pas eu droit à des obsèques avant d’être jetés dans la fosse commune.

Franck Frégosi a construit une typologie de ces pèlerinages qu’il qualifie de « séculiers » et dont la « montée au Mur des Fédérés » n’est qu’une sous-catégorie :

-Les pèlerinages nationaux ou patriotiques. Ceux « où on va commémorer régulièrement, à date précise, le souvenir de combattants qui ont donné leur sang pour une cause, comme au Mont Valérien, mémorial aux morts de la Seconde Guerre mondiale. Ces lieux sont liés à des évènements fondateurs du récit national, où il s’agit de mettre en scène la communauté des citoyens. Ils ne sont pas propres à la France. À une époque, en Union soviétique, le Mausolée de Lénine était un passage obligatoire. Les pèlerinages nationaux patriotiques sont liés à l’histoire de chaque société ».

-Le pèlerinage partisan : « C’est le cas de la montée au Mur des Fédérés où finalement, ce qui est mis en avant est moins la communauté des citoyens qu’un engagement politique bien précis. Il s’agit de faire mémoire d’un groupe social ou politique déterminé. On peut dire la même chose des hommages au Général de Gaulle sur la tombe familiale à Colombey-les-Deux-Églises. Cette forme de pèlerinage s’adresse à ceux qui se reconnaissent dans l’héritage et la pensée de cet homme politique ».

-Les pèlerinages de stars. « Ici, pas d’engagement militant politique, mais plutôt une relation d’admiration entre des fans et des artistes. Ce sont sans doute les cérémonies qui laissent le plus de place aux émotions : pleurs, sanglots, etc. La logique d’effusion est plus forte que dans les autres catégories. En revanche, on retrouve un cheminement sur les différents lieux de vie des stars, comme chez Elvis Presley, à Memphis, en août, par exemple ».

-Les pèlerinages littéraires, comme à Médan, dans la maison d’Émile Zola, où se retrouvent des inconditionnels tous les premiers dimanche d’octobre. « C’est surtout l’occasion de célébrer la littérature avec des invités de marque. Anatole France, Louis Aragon et même Ferdinand Céline ont participé à cet hommage ».

« Ces éléments nous invitent à repenser la part de sacré et de profane qui peut exister tant dans les pèlerinages séculiers que dans les pèlerinages religieux. Une sorte de sacré implicite se manifeste dans les pèlerinages laïques et la dimension touristique ou le merchandising témoignent d’une forme de trivialité dans les pèlerinages religieux », analyse Franck Frégosi.

Quid des « lieux saints partagés » ?

Les anthropologues Manoël Pénicaud Dionigi Albera (directeur de recherches au CNRS-IDEMEC) étudient les lieux saints partagés en Méditerranée : « des sanctuaires fréquentés par des fidèles de religions différentes, attirés par la sainteté de personnages communs : Abraham, Elie, Marie, Saint Georges, par exemple », indique Manoël Pénicaud. « Qui imaginerait que le 23 avril, pour la fête de la Saint-Georges, des dizaines de milliers de musulmans se rendent pieusement au monastère chrétien grec-orthodoxe situé au sommet de l’île de Büyükada, au large d’Istanbul ? Il s’agit sans doute du cas le plus massif mais la Méditerranée est en fait parsemée de centaines de sites, du Maghreb aux Balkans, du Moyen-Orient aux rives du Sud de la France. Par exemple, Notre Dame de la Garde à Marseille est régulièrement visitée par des femmes musulmanes, car Marie est une figure majeure du Coran. »

Comment se passe la cohabitation entre fidèles de différentes confessions dans ces lieux ? « Plus qu’un mélange, le partage s’opère généralement de façon discrète et silencieuse. Cela n’a d’ailleurs rien à voir avec le dialogue interreligieux, intellectuel et théologique, auquel on est habitué en Europe. Si le lieu est partagé – au sens positif du terme –, c’est qu’il est “ouvert” et que les gestionnaires autorisent les “autres religieux” à venir prier sans leur demander leur appartenance. Qu’ils soient chrétiens, musulmans ou juifs, ces “gardiens du temple” font alors preuve d’hospitalité, en référence à l’épisode fondateur mentionné à la fois dans la Bible et dans le Coran, lors duquel d’Abraham reçoit à bras ouvert trois étrangers, souvent considérés comme des anges, sous le chêne de Mambré. Les pratiques observées s’inscrivent en fait dans une religiosité qui déborde le cadre des religions instituées.  Ces phénomènes participent dès lors de ce que j’appelle une “hospitalité interreligieuse” et d’une “interreligiosité” », décrit-il.

Ces lieux peuvent aussi être source de tensions, souligne l’anthropologue : « Le grand public a souvent l’image de Jérusalem, ville trois fois (trop) sainte, où les enjeux de pouvoir sont tels que le partage est la plupart du temps devenu partition. Beaucoup de lieux en Terre Sainte sont en effet placés sous le signe de la division et du conflit, sous-tendus par des enjeux géopolitiques majeurs. Mais nos travaux conduits depuis une quinzaine d’années attestent qu’il n’en a pas toujours été ainsi. De même, dès lors qu’on s’éloigne de ce pôle saturé de sens, d’autres espaces demeurent beaucoup plus propices aux franchissements de la frontière religieuse. Il ne faut pas à nier le développement opposé de l’hostilité interreligieuse qui se concrétise par l’exclusion et la peur de l’“autre religieux”, mais il est important de faire connaître aussi les modalités d’interactions plus pacifiées que les représentations qu’on peut en avoir ».

 

 

 « Pour aller plus loin » :

Exposition Lieux saints partagés. Coexistences en Europe et en Méditerranée, Musée national de l’Histoire de l’Immigration, Paris, du 24 octobre 2017 au 21 janvier 2018.

Inattendus pèlerinages, Archives de sciences sociales des religions, n°155, juillet- septembre 2011.

« Pour une sociologie des pèlerinages séculiers contemporains. Essai de typologie », Les dynamiques séculières des pèlerinages contemporains, Franck Frégosi, Social Compass volume 59, septembre 2012.

Coexistences. Lieux saints partagés en Europe et en Méditerranée, Manoël Pénicaud avec Dionigi Albera, Arles, Actes Sud-MNHI, 2017 (à paraître).

Le réveil des Sept Dormants. Un pèlerinage islamo-chrétien en Bretagne, Manoël Pénicaud, Paris, Cerf, 2016.

Lieux saints partagés, Dionigi Albera, Manoël Pénicaud et Isabelle Marquette (dir.), Arles, Actes Sud-MuCEM, 2015.

Pèlerins XVe-XXIe, Philippe Martin, CNRS Éditions, 2015.