Interview de Didier Leschi – Suite

Le 28 janvier 2019

Est-ce qu’une sécularisation ne se crée pas malgré tout sur le long terme ?

Il y a une sécularisation mais la référence dans de nombreuses familles reste quand même le pays d’origine. Dans les familles turques en France, il y a un soutien très fort au président Recep Tayyip Erdogan qui incarne l’inverse d’un mouvement de sécularisation et on vote beaucoup plus Erdogan ici en France qu’en Turquie. En tant que laïques, on a cru et espéré pendant longtemps qu’il y aurait un phénomène  de sécularisation et on a sous-estimé le retour du religieux. L’impensé religieux a marqué une grande partie des laïques jusqu’à la fin des années 1980. Régis Debray a été un des premiers à l’évoquer dans son livre « Critique de la raison politique » en 1981. La sécularisation ne se voit pas dans la vie quotidienne. Le développement du halal, par exemple, est l’inverse de la sécularisation. Il se développe parce qu’il est en prise avec des logiques de marché qui ont intérêt au développement de ce secteur d’activité. Au début des années 1980, il y avait peu de rayons halal, c’était d’ailleurs une revendication des responsables associatifs musulmans. Aujourd’hui, il y en a un dans chaque supermarché. Il n’existe quasiment pas à l’heure actuelle de courants musulmans libéraux qui disent qu’à part le porc, toutes les viandes des gens du Livre (chrétiens et juifs) sont comestibles, à l’instar des juifs libéraux qui ne mangent pas casher mais ne vont pas manger de porc ou de fruits de mer.

 

Le point d’équilibre des religions se mesure aussi à l’intensité de débat interne. Or c’est assez rare dans le monde sunnite. Le seul endroit où il existe une tension intellectuelle avec des débats, c’est le monde chiite, qui a très peu de représentants en France sauf le grand centre chiite de la Courneuve.

 

Y a-t-il aussi une différence entre première et deuxième génération par exemple ?

 

Les immigrés, quand ils sont à la retraite et ne sont plus dans des sociabilités laïques, ont tendance à retourner à la mosquée et ils le font d’autant plus qu’il existe une pression du retour à la mosquée dans les pays d’origine. Dans le cas de l’immigration maghrébine, chaque année, des millions d’entre eux retournent au Maroc et en Algérie, ce qui a une influence sur leur comportement. Par ailleurs, chez nous, dans les sociétés d’émigration, les courants laïques se sont effondrés. Au début des années 1960, les travailleurs immigrés algériens de l’automobile étaient syndiqués à la CGT.

Aujourd’hui, il reste une jeunesse française qui est en recherche mais que peut-elle rencontrer qui soit proche d’elle ? Il n’y a plus de communistes. Même les militants de Lutte ouvrière sont vieillissants. Que reste-t-il, même dans les formations politiques ? Ils ne vont pas se tourner vers le Front national ou vers LREM. Emmanuel Macron s’inscrit dans une tendance libérale populaire en banlieue, où la microentreprise très valorisée à un moment, permet d’avoir un comportement religieux tout en gagnant de l’argent. Mais Macron s’adresse à un électorat plus aisé, c’est un vote de ville riche, comme Paris, où il y a de moins en moins d’immigrés.

 

Quelles solutions voyez-vous ?

 

Un des moyens de lutter contre cette déprise est aussi de réactiver l’enseignement du fait religieux. Il ne faut pas que dans la jeunesse en particulier, le seul endroit où on parle du rapport à Dieu, ce soit le lieu de culte. Je ne suis pas pour un horaire dédié à l’école. Je suis pour un renforcement de la capacité des enseignants à le faire.

 

L’influence d’un certain nombre d’Etats aujourd’hui passe par du religieux, d’autant plus dans le cas de l’Algérie puisque les structures laïques se sont effondrées, que ce soit le FLN ou les amicales laïques. Dans le cas du Maroc, la structure même de l’Etat, la royauté, est basée sur l’idée que le roi est le commandeur des croyants et le nationalisme turc s’est de nouveau teintée d’un nationalisme religieux très prégnant. Cela a d’autant plus d’impact que ces diasporas aujourd’hui votent. Il y a des batailles d’influence où le religieux a sa part puisque les partis de ces pays essayent de travailler ces diasporas. Les islamistes du PJD au Maroc et de l’AKP en Turquie essayent d’avoir une influence ici. Le religieux faisant de plus en plus partie de l’identité des pays d’origine, les partis travaillent les diasporas en ce sens. Dans le cas des harkis, il y a même cette idée qu’ils peuvent réintégrer l’algérianité à partir de l’islam.

 

L’approche française de ces questions est-elle différente de celle d’autres pays ?

 

Paradoxalement, une convergence est en train de s’effectuer. Pendant longtemps, la France était regardée par un certain nombre de pays anglo-saxons en particulier mais aussi européens comme trop dure dans sa conception de la laïcité. On voit actuellement un durcissement dans l’ensemble des pays européens avec même des volontés de contrôle dans l’organisation du culte qu’on ne s’autorise pas en France, que ce soit en Autriche, en Allemagne, au Royaume-Uni. Il y a des demandes très précises aux organisations cultuelles, des contrôles, la mise en place de facultés de théologie. Mais l’investissement étatique sur l’organisation n’est pas comparable à la France.

Tout ne relève pas des problèmes sociaux et économiques mais de la capacité à ce qu’émerge une offre intellectuelle alternative au sein de l’islam. Dans des pays comme l’Allemagne ou la Belgique qui ont un système juridique différent du nôtre, l’existence de facultés de théologie musulmane peut permettre l’émergence de pratiques différentes. En France, Strasbourg essaie d’en mettre une en place, une équipe enseignante travaille sur ce sujet depuis longtemps. Pour le moment, on fait exactement l’inverse. On a amélioré considérablement la situation des fidèles musulmans sur le plan de la pratique. Les lieux de culte se sont multipliés. On a développé le halal, les aumôneries. La seule chose sur laquelle on n’arrive pas à avancer, c’est l’émergence d’une théologie de l’altérité parce que c’est un travail de long terme. Mais il n’y a pas de raccourcis. Les Lumières aussi ont pris du temps.