Interdits alimentaires : quoi, pourquoi et qu’en reste-t-il ?

Le 9 mai 2019

Cet article est une partie du décryptage inédit qui paraîtra dans le prochain numéro de LaïCités.  

Interdits alimentaires : quoi, pourquoi et qu’en reste-t-il ?

Manger, une passion française parfois bousculée par la question des interdits alimentaires. Quels sont ces mets proscrits et pourquoi ? Le végétarisme est-il vraiment le régime le plus « laïque » ? Tour d’horizon.

Par Julien Vallet

Quelles sont les aliments à proscrire ?

Les interdits alimentaires varient d’un culte à l’autre et les pratiquants s’en emparent parfois de différentes manières.

Par exemple, la casherout juive, un ensemble de règles qui fixe les aliments « purs » et « impurs », pose 3 principes :

– Les animaux consommés doivent être ruminants et avoir le sabot fendu (ce qui exclut le cochon, le cheval, etc.). Les animaux aquatiques doivent avoir au moins une écaille et une nageoire (les fruits de mer sont interdits).

– L’interdiction du sang : l’animal doit être abattu en étant vidé de son sang. Le sang est le symbole de la vie.

– Ne pas mélanger les aliments lactés et carnés, en vertu du verset biblique « Tu ne feras pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère » (Exode 23,19). Le cheeseburger, par exemple, est prohibé.

À ces interdits s’ajoutent des restrictions ponctuelles, durant les fêtes religieuses. Le pain azyme, sans levain, est le seul autorisé à la consommation lors de Pessah, la Pâque juive.

L’islam reprend certaines de ces règles, notamment l’interdiction du sang et de manger du porc. L’alcool et les boissons fermentées sont également proscrits (sourate 5, versets 3 et 90). Chez les chrétiens, l’apôtre Paul abolit la casherout lors du Concile de Jérusalem en 49.

Pour les hindous, la vache est un animal sacré qu’il est interdit de consommer. Il n’est pas rare qu’ils adoptent un régime totalement végétarien, tout comme les bouddhistes. Les sikhs et les jaïns, des religions originaires de l’Inde qui comptent des millions d’adeptes dans le monde et quelques dizaines de milliers en France, sont strictement végétariens.

Casher, halal, sans-porc, vache sacrée, … : pourquoi ?

Dans le Nouveau Testament, le Lévitique énumère la liste des interdits alimentaires du judaïsme, connus sous le terme générique de « casher ».

Pourquoi ces règles ? Selon le géographe Vincent Moriniaux, auteur de Nourrir les hommes, le judaïsme considère que les animaux ont une certaine place et interdit de consommer ceux qui ne se conforment pas au projet divin. Ce qui explique la prohibition de l’anguille, un animal d’eau qui vit aussi au-dehors et qui n’a pas d’écaille. L’interdiction du mélange lait-viande (« Tu ne mangeras pas le chevreau dans le lait de sa mère ») proviendrait, elle, des cultes polythéistes pré-hébraïques : cuire un nouveau-né dans le lait de sa mère était perçu comme une négation de la transmission, et donc comme une forme de barbarie. La casherout, qui régit le casher, interdit par ailleurs aux juifs pratiquants de consommer le sang des animaux, car le sang représente le souffle vital, l’esprit de Dieu.

 

L’interdit du porc a suscité de nombreuses interrogations. Un argument régulièrement avancé est le dégoût inspiré par cet animal qui vit dans la boue et se nourrit des ordures, prétexte à sa non-consommation. Un autre est le fait que la viande de porc serait très difficile à conserver dans les pays au climat chaud. Cet animal est pourtant consommé sous d’autres latitudes où les températures sont élevées l’été. Vincent Moriniaux cite l’anthropologue américain Marvin Harris, pour qui l’interdit du porc est lié à des considérations socio-économiques. Le porc, qui ne sue pas, meurt de chaleur lorsqu’il fait chaud. Il a donc besoin d’ombre et d’eau. Or, dans un pays désertique, l’ombre et l’eau sont d’abord destinés aux humains. De plus, le fait que le porc soit omnivore en fait un concurrent pour l’homme dans l’accès aux ressources. En revanche, la chèvre mange tout ce que l’homme ne mange pas, y compris les buissons qui poussent dans les zones désertiques. Elle est donc plus rentable que le porc, et est donc privilégiée. La « vache sacrée » des hindous répond aux mêmes impératifs économiques : elle est plus rentable pour les travaux des champs que pour sa viande. D’où sa non-consommation, validée par le dogme religieux. « La religion permet de donner un cadre, explique Vincent Moriniaux, d’asseoir l’obéissance à une règle qui n’est au départ qu’un acte pour que la société soit la plus rentable possible, et donc de “justifier l’injustifiable” ». Cependant, note le chercheur, cette théorie de la rentabilité de l’animal ne permet pas d’expliquer l’interdit du sang dans la casherout ni pourquoi les interdits alimentaires contenus dans l’Ancien Testament, édictés il y a près de 3 000 ans, demeurent aussi stables dans le temps.

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